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Association Culturelle Arménienne de Marne-la-Vallée (France)

Andreï MAKINE
( n. 1957 )

L'auteur

Andreï MAKINE --- Cliquer pour agrandir
Naissance le 10 septembre 1957 à Krasnoïarsk (Sibérie, Russie)

Écrivain français, membre de l’Académie française (élu le 3 mars 2016)

Il s'installe clandestinement à Paris en 1987 et obtient l'asile politique, puis la nationalité française après son prix Goncourt.
Auteur d’une œuvre importante et multiprimée : prix Goncourt, prix Goncourt des lycéens et prix Médicis pour Le testament français en 1995, grande médaille de la francophonie en 2000, grand prix RTL-Lire pour La musique d’une vie en 2001, Prix Prince Pierre de Monaco pour l’ensemble de son œuvre en 2005, prix Casanova pour Une femme aimée en 2013, prix mondial Cino-Del-Duca en 2014.

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Livre numéro 2421
Andreï MAKINE --- Cliquer pour agrandir L'ami arménien
 
Titre : L'ami arménien / auteur(s) : Andreï MAKINE - Roman
Editeur : Grasset
Année : 2021
Imprimeur/Fabricant :
Description : 13 x 21 cm, 216 pages
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ISBN : 9782246826576
Prix : 18,00 euros
Achat possible sur : Amazon

Commentaire :

A travers l’histoire d’une amitié adolescente, Makine révèle dans ce véritable bijou de littérature classique un épisode inoubliable de sa jeunesse. Le narrateur, treize ans, vit dans un orphelinat de Sibérie à l’époque de l’empire soviétique finissant. Dans la cour de l’école, il prend la défense de Vardan, un adolescent que sa pureté, sa maturité et sa fragilité désignent aux brutes comme bouc-émissaire idéal. Il raccompagne chez lui son ami, dans le quartier dit du « Bout du diable » peuplé d’anciens prisonniers, d’aventuriers fourbus, de déracinés égarés «qui n’ont pour biographie que la géographie de leurs errances. » Il est accueilli là par une petite communauté de familles arméniennes venues soulager le sort de leurs proches transférés et emprisonnés en ce lieu, à 5 000 kilomètres de leur Caucase natal, en attente de jugement pour « subversion séparatiste et complot anti-soviétique » parce qu’ils avaient créé une organisation clandestine se battant pour l’indépendance de l’Arménie. De magnifiques figures se détachent de ce petit « royaume d’Arménie » miniature : la mère de Vardan, Chamiram ; la sœur de Vardan, Gulizar, belle comme une princesse du Caucase qui enflamme tous les cœurs mais ne vit que dans la dévotion à son mari emprisonné ; Sarven, le vieux sage de la communauté… Un adolescent ramassant sur une voie de chemin de fer une vieille prostituée avinée qu’il protège avec délicatesse, une brute déportée couvant au camp un oiseau blessé qui finira par s’envoler au-dessus des barbelés : autant d’hommages à ces « copeaux humains, vies sacrifiées sous la hache des faiseurs de l’Histoire. »
Le narrateur, garde du corps de Vardan, devient le sentinelle de sa vie menacée, car l’adolescent souffre de la « maladie arménienne » qui menace de l’emporter, et voilà que de proche en proche, le narrateur se trouve à son tour menacé et incarcéré, quand le creusement d’un tunnel pour une chasse au trésor, qu’il prenait pour un jeu d’enfants, est soupçonné par le régime d’être une participation active à une tentative d’évasion
Ce magnifique roman convoque une double nostalgie : celle de cette petite communauté arménienne pour son pays natal, et celle de l’auteur pour son ami disparu lorsqu’il revient en épilogue du livre, des décennies plus tard, exhumer les vestiges du passé dans cette grande ville sibérienne aux quartiers miséreux qui abritaient, derrière leurs remparts, l’antichambre des camps.

On est aussi de son pays comme on est de son enfance. Grandir dans un orphelinat en Sibérie dans les années 1960 vous marque équitablement. Double peine, double douleur. Seules des amitiés fulgurantes, profondes, improbables, peuvent vous sauver et à faire de vous celui que vous n’étiez pas. Le narrateur du nouveau roman d’Andreï Makine se souvient, quelques décennies plus tard, de celle qui l’avait lié le temps d’un automne à un jeune garçon malingre, malade, exotique par ses origines, ses gestes, ses rêveries, son cœur : l’Arménien Vardan. Il vivait dans un quartier miséreux et excentré de la grande ville, là où les loyers étaient peu élevés ; à l’ombre de la prison. Un minuscule « royaume d’Arménie » avait été reconstitué là, au pied de murs barbelés, près d’une voie ferrée le long de laquelle errait parfois quelque prostituée abrutie par les coups et les alcools. Plusieurs familles portant sur leurs frêles épaules le fardeau de l’exil et du génocide de 1915, s’étaient installées dans ce quartier baptisé « Le Bout du Diable ». Le but : être proches de leurs garçons, embastillés pour avoir manifesté leur colère contre les pogroms antiarméniens azéris dans ce Caucase qu’ils avaient quitté. En ce temps-là, au sein de l’URSS, paradis de l’internationalisme joyeux, il était bien entendu hors de question et impossible que des ethnies ou des peuples « soviétiques » s’affrontent entre eux : les agitateurs s’apprêtaient donc à être jugés, et sévèrement.

Grâce à Vardan se dévoile un monde insoupçonné fait de photographies en noir et blanc, de récits de tueries et de marches de la mort qui valent bien ceux des exactions bolchéviques ou nazies, de boissons étranges, de jeux dangereux, d’arômes inédits, de tissus et d’objets inconnus, de regards aussi sombres et tristes que le passé d’un peuple martyrisé par l’Histoire (et par les Turcs, après l’avoir été par les Perses, les Mongols ou les Arabes). Passent la silhouette d’une femme, qui devient vite pour l’adolescent russe un objet de fantasme, et celle des membres d’une famille qui a tant à raconter. Et aussi celle d’un professeur de mathématiques manchot, héros de la Grande Guerre patriotique, qui vient lui aussi découvrir cet univers singulier qui a jailli en bordure de sa ville. Jusqu’au jour où l’hiver succède à l’automne. Jusqu’au jour où le royaume est menacé et où le temps un peu suspendu est écrasé par l’implacable réalité soviétique refusant que la mémoire, la liberté et l’amour ne s’expriment car ils menacent la grande architecture politique et asentimentale bâtie par des idéologues constructivistes déshumanisés.

Poignant de tendresse et de mélancolie pour les parenthèses enchantées (et pas seulement enfantines) qui traversèrent le siècle rouge, y compris en Sibérie, L’Ami arménien subjugue. On y entend la musique d’une vie, la souffrance digne de deux peuples - arménien et russe ; on y lit le texte sublime d’un écrivain économe en mots inutiles, maniant majestueusement l’art de la prose poétique. Makine sait comme personne faire glisser un récit d’une douceur ouatée à une violence sauvage. Les montagnes russes, c’est son affaire : on passe en trois lignes d’Éros à Thanatos, de la post-Histoire à l’ère communiste, d’un chaud Caucase rêvé à une glaciale Sibérie bien réelle. Ses personnages si singuliers en apparence deviennent des archétypes universels, son « ami arménien » devient ce camarade de jeu (périgourdin, stéphanois, bourguignon, picard, yougo, arabe, portugais, gitan, juif) que tout le monde a eu et qui hante les souvenirs de chacun. Qu’avons-nous fait de nos amis de jeunesse ? Que faisons-nous de nos amis arméniens aujourd’hui ?

Jean-Christophe Buisson, Le Figaro Magazine, 8 janvier 2021


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