Naissance le 15 décembre 1858 à Berlin (Allemagne), décès le 3 février 1926 à Merano (Italie).
Pasteur allemand
Au cours de son premier voyage officiel à l'étranger, sa Sainteté Karékine 1er, Catholicos de Tous les Arméniens, a profité de sa visite à Postdam le 2 février 1998 pour inaugurer la rue Johannes Lepsius. Dans son discours, il a rendu un hommage vibrant au pasteur et docteur allemand pour avoir en pleine Première Guerre mondiale osé critiquer la diplomatie de son pays et dénoncer le génocide des Arméniens.
Les Nouvelles d'Aménie Magazine, numéro 31, Mars 1998
Photo Sarkis Hazbanian.

C'est juste après la fin de la Première Guerre Mondiale, en 1919, que Johannes Lepsius, pasteur protestant, et fils de l’égyptologue renommé Karl Lepsius, publia l'édition des sources diplomatiques concernant la politique allemande à l'égard de l'Arménie pendant la guerre - et disons même à l'égard de l'Orient. En se basant sur les documents du Ministère des affaires étrangères, il établit la seule édition existante. Lepsius semblait être tout désigné pour ce travail car personne ne s'était autant engagé que lui en faveur des Arméniens pendant la guerre et n'avait dénoncé aussi courageusement le génocide, à un moment où toute mention des crimes perpétrés en Turquie était formellement interdite à la presse.
Mais Johannes Lepsius n'était pas seulement un grand ami des Arméniens, il était aussi un grand patriote allemand. Et quand il publia ces documents, il fut guidé par son amour des Arméniens, mais aussi en grande partie par son amour de l'Allemagne, avec l'espoir de conjurer le malheur en montrant sa patrie sous son meilleur jour - une tentative audacieuse qui l'amena souvent à un faire un grand écart risqué entre son amour de l'Allemagne et son amour des Arméniens.
Pour la recherche historique cette dichotomie des sentiments de l'éditeur Lepsius a eu un effet plutôt négatif. Lepsius et ses commanditaires, en particulier le conseiller Göppert, ont présenté la vérité de manière partiale. Des 444 documents publiés par Lepsius il y en a peu qui soient tout à fait conformes aux originaux. Souvent les documents qu'il a publiés ont été seulement réécrits, parfois pour une meilleure lisibilité, fréquemment sans qu'on sache pourquoi. Mais dans de nombreux documents Lepsius a fait des coupes qui vont toutes dans le même sens. Il retire souvent des noms de personnes ayant joué un grand rôle, en particulier quand il s'agit d'officiers supérieurs. En général il enlève les passages qui laissent présager une part de responsabilité allemande, même s'il ne s'agit que de rumeurs ou de suppositions.
Ces modifications, et des erreurs matérielles, sont le support de toute propagande négationniste qualifiant les documents de falsifications historiques.
Wolfgang Gust, né en 1935, historien, rédacteur et chef de rubrique pour le magazine "Der Spiegel" (en 1993), a travaillé sur la base des documents diplomatiques publiés par Johannes Lepsius qu'il présente dans une édition révisée: L'Allemagne et l'Arménie 1914-1918
Il y propose une édition non expurgée des documents diplomatiques allemands initialement publiés en 1919 par Johannes Lepsius, qui avait supprimé les références mettant en cause l'Allemagne dans le génocide des Arméniens. Wolfgang GUST proposait par ailleurs le chargement intégral de son ouvrage de 1993 sur le génocide des Arméniens, mais les documents ne sont plus disponibles.
Autre article
Guevorg Abgarian, Revue Gamk, numéro 8, 1986
Karl Richard Lepsius (1810-1884), professeur à l'Université de Berlin, était le fondateur de l'égyptologie allemande. Autant l'existence du père fut paisible et sans histoires, autant la vie de son fils, Johannes Lepsius (18581926) fut difficile et hérissée d'obstacles. Si Lepsius-père, l'égyptologue, avait joui de la protection du gouvernement, Lepsius-fils, l'arménologue, a été constamment persécuté, et n'a atteint son but qu'au prix d'exploits périlleux. Ses activités pro-arméniennes déployées dans les années 1895-1920, allaient à l'encontre de la politique de l'Empire allemand et étaient mal vues non seulement par l'Allemagne et la Turquie, mais aussi par les intellectuels qui, craignant s'attirer des ennemis, abandonnèrent leur collègue.
Il est des arménologues étrangers auxquels le qualificatif "étranger" ne convient pas. Comme le disait si bien Goethe: "N'est pas étranger qui sait partager le malheur d'autrui". Durant les années cruciales des Arméniens, Lepsius les aida non seulement en écrivant des livres d'arménologie, mais en allant porter son secours sur les lieux des événements tragiques.
Sa démarche héroïque commença en mai 1896, quand Lepsius quitte Berlin pour Constantinople, afin d'étudier personnellement la situation sur place. Alors qu'il réunissait les témoignages accusateurs, les autorités de Constantinople lui enjoignirent de quitter le pays, ce qui l'obligea à interrompre son voyage. L'Allemand, considéré comme persona non grata en Turquie, revint dans sa patrie et publia ses impressions dans un recueil intitulé "l'Arménie et l'Europe" (1896). Il avait écrit ce livre comme un appel aux pays européens, à la défense d'un peuple injustement persécuté. Le livre porte un sous-titre explicite: 'Réquisitoire contre les grandes puissances et appel à l'Allemagne chrétienne". Cet appel, traduit en français et en anglais, connut trois rééditions 'en l'espace d'un an (août 1896-1897) et fut diffusé en Europe par milliers d'exemplaires.
Le livre contient un tableau comparatif présentant le nombre des victimes arméniennes et musulmanes, qui, aujourd'hui encore, peut servir à confondre les calomniateurs. Selon ce tableau, durant les massacres de fin 1895, le nombre des victimes à Erzincan s'élevait à 1000 Arméniens pour 7 musulmans; à Arabkir, respectivement 4000 et 60; à Sivas, 1400 et 10; à Aïntap, 1000 et 50; à Erzurum, 900 et 12...
S'appuyant sur ces données, Lepsius pose la question: Comment pouvait-il se faire que les "massacreurs" périssaient par milliers et les "massacrés" par dizaines?
En vue de venir en aide aux orphelins déportés dont les parents avaient été massacrés en 1895-1896, Lepsius avait étendu ses activités à l'Iran et la Bulgarie.
Dans le sillage de ses activités pro-arméniennes, à la veille de la Première Guerre mondiale Johannes Lepsius organisa, à Berlin, la "Société arméno-allemande", à laquelle adhérèrent entre autres personnalités, les écrivains de réputation mondiale Thomas Mann, Hermann Sudermann, Avétik Issahalçian (qui, à l'époque, résidait à Berlin); les savants connus Joseph Markwart, Joseph Strzygowski, Joseph Karst, Lehmann-Haupt, Frédéric Macler; les présidents de diverses académies, les rédacteurs de quotidiens et revues, des militaires, commerçants et autres personnalités prêtes à venir en aide aux Arméniens.
La Société se proposait d'extirper la méfiance de plus en plus forte que les Allemands manifestaient envers les Arméniens.
La revue "Mesrop" qui avait vu le jour grâce aux efforts dévoués de Lepsius, proclamait au monde entier au nom de la Société arméno-allemande: "Nous sommes parfaitement convaincus, et nos amis allemands les mieux renseignés sont d'accord avec nous, de ce que l'avenir de notre nation est intimement rattaché à la Russie, et que les Arméniens doivent se lier d'amitié et entretenir des relations sincères avec cette puissance. Mais les dispositions favorables à notre nation, en Russie, seront plus efficaces si elles trouvent un appui dans la politique allemande si influente en Turquie."
L'œuvre suivante de Lepsius, "Rapport sur le peuple arménien vivant en Turquie", parut à Potsdam en 1916. Cette monographie rééditée plusieurs fois et traduite en langues étrangères, eut également de profondes répercussions, et se répandit en Europe. Plus tard, elle fut publiée sous le titre de "La Marche à la mort des Arméniens".
Ce recueil était diffusé clandestinement. Par chance, la censure n'eut vent de l'affaire qu'après que 20 000 exemplaires eussent été déjà distribués. La deuxième édition du livre vit le jour en 1919, la troisième, en 1927, après la mort de l'auteur. Les rééditions posthumes de ce livre, considéré comme un des témoignages les plus fiables et objectifs des événements de 1915, se poursuivent jusqu'à nos jours.
Le troisième ouvrage de Lepsius, consacré à l'arménologie et aux Arméniens, est intitulé "L'Allemagne et l'Arménie dans les années 19141918". C'est un volumineux recueil de documents diplomatiques que Lepsius publia à Potsdam, en 1919. Ce recueil rendait public des documents confidentiels du ministère allemand des Affaires étrangères, ce qui, comme l'admet l'auteur dans le préface, engageait profondément sa responsabilité. Ces documents jouèrent un rôle décisif lors du procès de Berlin, en 1919, où Lepsius ayant fait un brillant plaidoyer, les jurés allemands acquittèrent Soghomon Tehlérian .L'objectivité des documents publiées par Lepsius fit que l'ami dévoué de notre peuple, Fridtjof Nansen, les utilisa en toute confiance.
Quatre mois avant sa mort, le savant arménophile fonda dans un des somptueux palais de Potsdam, une académie des sciences arméno-allemande, qui se proposait de réunir et de publier les documents se, rapportant aux événements des années 1895-1920. Le courageux ami du peuple arménien mourut le 3 février 1926. Le soixantième anniversaire de sa mort fut commémoré au mois de février de cette année, dans la ville de Halle, en RFA. De nombreux savants venus de divers coins du monde lurent d'intéressants rapports concernant la vie et l'oeuvre du jubilaire. Des témoignages touchant sa vie furent publiés.
Aujourd'hui, à Halle, est organisé un centre d'études lepsiusiennes, auxquelles contribuent les savants arméniens. Ce centre a son musée où sont conservés les documents qui ne cessent d'y parvenir. Les filles de Lepsius ont fait don au musée des documents d'une grande valeur scientifique. Le Centre préface la publication de divers recueils.
Le savant allemand Hermann. Galtz, fondateur du musée et directeur du centre des études lepsiusiennes, est bien connu en Arménie et à l'étranger. Nous voudrions achever notre article par ses paroles: "L'existence de Lepsius peut être considérée comme une parcelle de celle du peuple arménien de son époque... Il luttait au nom de la liberté du peuple arménien, et croyait fermement à sa renaissance qu'il eut le bonheur de voir à ses débuts. Sa vie ne peut être considérée en dehors de la tragédie du peuple arménien... Lepsius était une de ces lumineuses personnalités qui, dans la sombre réalité, inspirent l'espoir d'un avenir où des peuples entiers ne seront plus les victimes de l'arbitraire d'une bande d'assassins."